PARTIR À L’AVENTURE

Sarah Ketcheson

Sarah Ketcheson, enseignante au primaire, aventurière et personne atteinte de diabète de type 1 depuis 1999.

En 2008, je prenais place à bord d’un avion à destination de Nairobi pour un voyage de 5 semaines au Kenya. Pendant le vol, j’ai décidé de faire une sieste. J’ai donc enlevé mes lunettes, et je les ai glissées dans la pochette du dossier du fauteuil devant moi. Tout d’un coup, j’ai entendu quelque chose se briser. La monture s’était cassée. Bien entendu, je n’avais pas apporté une autre paire de lunettes. Bon départ! Ce voyage s’annonçait bien!

Peu après avoir appris que j’étais atteinte de diabète de type 1, j’ai entrepris une expédition de trois jours en canot. J’ai été surprise de constater que, malgré le diagnostic je pouvais faire ce genre de voyage. Par contre, tout ce qu’il fallait faire pour pouvoir continuer de voyager me semblait être une tâche tout aussi difficile que d’essayer de parler une langue étrangère sans l’aide d’un outil de traduction. Mais avec le temps, j’ai compris que je voulais pratiquer plus souvent de nouvelles activités.

Peu importe où elle se trouve, une personne peut toujours partir à l’aventure. Je suis allée en Afrique, en Équateur, au Pérou, à Cuba et aux États-Unis. J’ai parcouru le Canada d’un océan à l’autre. Certaines de mes expéditions se sont déroulées tout près de chez moi, dans les montagnes Rocheuses. La destination n’est qu’une pièce du casse-tête.

Lorsque je décide de partir à l’aventure, la première chose que je fais est toujours d’acheter une boîte géante de petits sacs en plastique dotés d’une fermeture à glissière. Je place mes fournitures pour le diabète dans ces sacs. J’apporte toujours beaucoup trop de choses dans mes bagages. J’ai souvent trois fois plus de fournitures que ce dont j’aurai besoin. Je fais des réserves. Un peu à la manière d’un écureuil, je cache des barres céréalières de différentes saveurs dans les multiples pochettes de mes bagages (ce qui me fait parfois faire d’étranges découvertes des années plus tard). Je transforme mon salon en véritable entrepôt, et c’est là que je regroupe des ensembles de perfusion, des cartouches et des aiguilles en faisant de petites piles. Cette façon de faire mes bagages m’empêche parfois d’apporter un t-shirt de rechange. Je me dis alors que j’avais le choix et je fais comme si la tache de café qui se trouve sur ma seule et unique paire de jeans n’existait pas.

Une fois que j’ai fait mes bagages, je suis prête à partir. Le diabète était une source quotidienne d’inspiration lorsque j’ai fait la randonnée du sentier de la Cöte- Ouest avec mon sac à dos, un parcours de 75 km. Je me suis familiarisée avec le débit basal temporaire de ma pompe, j’ai gravi et descendu un nomre effarant d’échelles. Tous les soirs, je pensais au sac de jujubes que j’avais dissimulé dans une poche secrète. C’est incroyablement valorisant de savoir que je suis capable d’entreprendre ce genre de voyage.

Dans le même ordre d’idées, lorsque je suis allée visiter la république sudaméricaine de l’Équateur, j’ai arrêté de me demander ce que je ne pouvais pas faire. J’ai plutôt commencé à me demander ce que je pouvais faire. Que ce soit une expédition de rafting, une randonnée en Amazonie, de la tyrolienne ou, plus tard, de l’accrobranche, le tout entrecoupé de quelques tentatives pour m’exprimer en mauvais espagnol, j’ai réalisé que le diabète n’est qu’un aspect du voyage, plutôt que l’élément central de celui-ci. Cela dit, le diabète est un compagnon de voyage exigeant. Lorsque je faisais une randonnée pédestre à des kilomètres de toute civilisation, j’ai passé des heures entières assise à maugréer en silence (quoique j’admets avoir levé le ton à l’occasion) et à manger des barres de céréales parce que ma glycémie était trop basse. Alors qu’il faisait particulièrement chaud, mon capteur s’est mis à sonner pendant une séance de yoga juste au moment où je venais d’adopter la position de l’arbre. Après être montée jusqu’au sommet d’une montagne dans la région de Kananaskis, une envie soudaine d’uriner m’a empêchée d’admirer la superbe vue qui s’offrait à moi parce que ma glycémie était trop élevée. Lors de mon dernier voyage, je suis allée dans une retraite de yoga à Salt Spring Island. C’est là que j’ai eu une épiphanie : « la vie est pleine d’imprévus ». Rien ne se déroule exactement comme nous l’avions prévu. De nombreux facteurs peuvent faire varier ma glycémie, et il est parfois difficile de connaître la teneur en glucides d’un aliment. Essayez par exemple de calculer la teneur en glucides d’un ragoût de chèvre, alors que vous êtes dans une hutte de boue. Peu importe les circonstances, il faut toujours faire de son mieux.

Voyager permet de faire des découvertes, de rencontrer des personnes et d’entendre des points de vue différents. Le diabète n’a pas la même capacité d’adaptation, et il ne se laisse pas oublier facilement. Mais le monde a tellement de choses à offrir. Par conséquent, bien que le diabète exige une attention constante, il ne faut surtout pas qu’il devienne l’unique point d’intérêt. Mes récits de voyage les plus intéressants ne font généralement aucune référence à ma glycémie. Ils portent plutôt sur la rencontre de nouveaux amis, la pratique de nouvelles activités et les nouvelles découvertes.

Pour en revenir à mes lunettes : j’ai fait un voyage extraordinaire au Kenya. Je n’ai eu aucun problème lié au diabète. Je suis toutefois devenue une adepte du ruban adhésif. Grâce à lui, j’ai été capable de recoller mes lunettes et de découvrir le monde.